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Quid Novi Rock'n'roll ?

Renaud Cormier – Live At Home, 2013 – L'album tout frais du jour

Pour tout vous dire, la chronique d'aujourd'hui était déjà écrite mais vous ne la lirez que la semaine prochaine. La faute à un coup de sonnette fatidique qui m'a fait changer mes plans. La tête sévèrement fichée dans la partie la plus obscure de mon être, j'ouvre la porte à un livreur qui m'annonce qu'il a cinq colis pour moi, des gros. Mon corps totalement privé de caféine ne parvient pas à stimuler mon cerveau suffisamment pour que mon esprit aille au-delà de l'étonnement. Putain, mais il me veut quoi avec ses colis lui ? Forcément quand je vois le format des dits-colis je comprends tout de suite pour en avoir reçu un bon paquet de semblables au fil des années : ce sont des CD(1) tout frais sortis de l'usine... Là, tout me revient en un éclair : plus de deux ans que j'attends que ce disque voie le jour, mon pote Renaud a fait livrer sa commande chez moi, quel sans gêne.

 

 

Une histoire de dingue

C'est une drôle d'affaire que la gestation de Live At Home et je peux m'étendre là-dessus étant donné que je suis mouillé jusqu'au cou. Au fil du temps, ce disque était presque devenu une blague au sein de la bande de potes, une arlésienne qu'on considérait presque comme éternelle tant M. Cormier semblait toujours changer d'avis, repousser la sortie, tout annuler, sortir ça la semaine prochaine, lâcher l'affaire, ré-enregistrer quelques bricoles, sortir le disque, faire demi-tour... Pour nous, tous ça sonnait comme de l'inconstance, Renaud « Girouette » Cormier nous abreuvait de plans concernant son disque sans jamais s'y tenir, ça devenait presque comique.

 

Je connais bien le dossier car j'ai réalisé la première mouture de ce qui allait devenir Live At Home. Les toutes premières sessions d'enregistrement ont commencé en septembre 2011 alors que j'avais moi aussi un disque sur le feu et, quelques mois plus tard, nous avions un master prêt à partir. Ce master est toujours quelque part dans un tiroir. D'abord incrédule puisque les quelques personnes à avoir jeté une oreille à notre tambouille avaient l'air d'avoir apprécié l'expérience, je laisse Renaud gérer son deuil et l'album mort-né dans son tiroir. Quelques temps après, je débarque chez lui boire le café et lui piquer toutes ses clopes comme je l'ai fait si souvent depuis qu'on se connait et je découvre son appartement transformé en quelque chose à faire frissonner un psychopathe : des câbles dans tous les sens comme une énorme toile d'araignée noire, des machines électroniques un peu partout, carte-son, batterie électronique, looper, pédales d'effet en cascades, le clavier en travers de l'unique pièce, des cordes de guitare partout sur le sol et une montagne de tasses de café à moitié bues. Mon pote, hagard et barbe de naufragé sur son île déserte a l'air agité ; « Petit shooter de rhum ? Putain, mec, faut tout refaire... je refais tout. 'tends, m'allume une clope. Mouais, café ? Petit shooter de rhum ? Faut tout refaire. J'ai acheté une batterie. J'apprends la batterie. Faut tout refaire ».(2) Et ce cinglé a tout refait. D'abord personne n'y croyait. Puis il a bien fallu se rendre à l'évidence : le disque prenait forme et avec une foutue classe. La première mouture elle aussi prenait finalement forme à l'ombre de la seconde et devenait quand même quelque chose, bien au chaud dans son tiroir : un brouillon. Changeant quand même plusieurs fois d'avis entre temps, l'ami Renaud termine son oeuvre in-extremis et part en saison pour nourrir les touristes ; revenu comme le Messie, il fait enfin ce que le monde entier attendait : il envoie le disque à l'usine. Je me ramasse le boomerang. Comme si je n'avais pas assez de bordel comme ça chez moi.

 

Enfin bref, j'écoute le disque en ce moment même et je peux vous donner la meilleure des conclusions qui soit : M. Girouette ressemble bien plus à Captain Almost-Straight-To-It. Renaud n'a pas ménagé nos nerfs mais putain, qu'est-ce qu'il a eu raison ! Raison d'attendre d'être pleinement satisfait, raison de ne pas m'écouter quand je lui disais de sortir son putain de disque pour avoir de quoi se faire connaître et trouver des dates, raison de douter à en perdre le sommeil, raison de passer outre le bon sens le plus élémentaire qui veut qu'on ne passe pas deux putain d'années sur un album autoproduit, raison de faire ça lui-même pour garder la totale maîtrise de ses chansons ; en fait il a surtout eu raison de ne se préoccuper que d'être honnête et exigeant artistiquement. En fait je crois que cet esprit diabolique avait tout prévu depuis le début. Il a su garder le cap sur ce qu'il avait en tête et se tuer à la tâche tant que ce qu'il entendait n'y était pas conforme. Mine de rien, il faut une sacrée force pour réaliser ça. Le jeu en valait la chandelle.

 

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Merci mon pote

Chandelle plutôt vive d'ailleurs. Nom de Zeuz, j'ai rarement rencontré quelqu'un d'aussi remonté contre le monde entier tout en étant par ailleurs un puits de gentillesse. Les chansons rentrent dedans sans ménagement et avec bien plus de sincérité que tous les brûlots engagés à deux ronds qui m'agressent autant qu'un tract bourré de slogans et de revendications datant de la Révolution d'octobre. Point de politique ici, on parle avant tout des dysfonctionnements du monde et de la manière dont le système, au choix, broie les gens (À l'ombre), crée des inadaptés chroniques (Petit Paul) ou pire, de bons vieux salopards (30 ans après), voire des monstres (L'agent de sécu) qui, dans ce décor peu reluisant, ont tout le loisir pour exprimer leur haine sur les autres. Au milieu de tout ça il y a toute une galerie de paumés qui tentent de survivre avec plus ou moins de bonheur et de fatalisme. Si le petit vieux de Bande de cons, avec son quotidien sordide d'alcoolo abandonné par le monde entier, pourrait passer pour être un personnage tragique, il n'en est rien, il calanche comme il a vécu, seul, et le monde entier tourne la page. Le portrait du marin d'eau douce – qui n'en boira jamais une goutte – dressé dans Le Vieux Capitaine est lui beaucoup plus drôle, bien que les similarités des personnages soient évidentes. D'une manière générale, Renaud s'en sort très bien pour passer d'un ton à l'autre, sans jamais ternir l'unité sémantique de ses chansons ; comme un regard sur le monde dicté par l'humeur. Parfois c'est sombre à se tirer une balle, l'horizon et l'avenir sévèrement cadenassés (Avec des si, Plus rien à foutre), et parfois volontairement tragi-comique comme sur les textes assez vaguement autobiographiques (La Voisine) ou autofictionnels (Marie). Quoi qu'il en soit, ces chansons me parlent(3) et me touchent ; ça fait du bien. Merci mon pote.

 

 

Live At Home

Je parlais de la première mouture de Live At Home comme d'un brouillon et c'est vrai. L'album définitif reprend toutes les chansons qui devaient y figurer ainsi que deux autres, dont la chanson fleuve Plus rien à foutre qui affiche fièrement ses neuf minutes et quinze secondes. C'est au niveau du traitement et de l'interprétation que tout ou presque à changé. Le disque, sous sa forme d'embryon, était très brut et dépouillé : guitare acoustique, stomp-box, harmonica, chant, un peu de basse, un peu d'accordéon et point barre. Après moult péripéties, ce ne sont pas moins de onze musiciens qui se retrouvent à jouer sur le disque, Renaud assurant lui-même guitares, claviers, harmonica et bien sûr le chant. Parmi ces musiciens, le noyau dur est composé de Jonathan Sonney à la batterie, Nicolas Terroitin à la basse et Maryll Abass à l'accordéon et c'est très bien comme ça parce que tous les trois sont des monstres ! Tout ça pour dire que le disque enfin sorti est beaucoup plus arrangé et que tout y est fait avec beaucoup d'intelligence et un vrai sens musical. Je suis même bien content de m'être invité aux choeurs et à la basse sur un morceau – et même à temps plein maintenant que je joue officiellement pour Renaud Cormier Quartet. Au-delà des arrangements, cette pléthore de zikos amène aussi pas mal de tendresse : ce sont tous des potes qui viennent là par pur plaisir et qui veulent donner ce qu'ils ont pour les chansons et ça s'entend, ça se sent. Même le mixage – très bon – est fait par un collègue, le mastering a été fait par un collègue – très bon de même et le collègue en question est lui aussi maintenant prisonnier du Renaud Cormier Quartet – ; tout le graphisme a été fait par un collègue ! Un mot, d'ailleurs, sur les visuels signés Sebastien Rault. C'est magnifique, c'est un point, mais surtout tout l'univers visuel démontre une vraie compréhension des chansons et de la vision du monde qui y est dépeinte ; un vrai respect artistique avec une excellente maîtrise technique. Bref, ce disque fait putain de plaisir à entendre ! J'ai cependant un gros reproche, d'ordre technique certes, mais qui vaut ce qu'il vaut : la batterie électronique, plutôt convaincante grâce à un mix ingénieux, a tout de même un son de caisse claire dégueulasse... C'est un peu le revers de la médaille d'un travail mené seul ; avoir un peu de renfort technique aurait pu empêcher ça(4) et rendre encore plus justice au jeu tout en finesse et en maîtrise de l'ami John. Je ne pouvais pas passer ce point sous silence ; c'est un détail, mais le reste est tellement soigné qu'il détonne quand même un peu dans ce tableau si réussi.

 

 

Concluons : Live At Home est un très beau premier album, fait avec les moyens du bord mais avec soin, maîtrise et talent. Les chansons sont excellentes et l'univers que se construit à travers elles est cohérent, reflet subjectif du monde moderne et de ses absurdités d'un réalisme plein, à parts égales, de pessimisme et de colère. Tout ce que j'aime et j'ai bien de la chance que ça soit un bon pote qui ait pondu tout ça. Je suis diablement content pour lui et je suis assez fier d'avoir mis mon grain de sel. Tout ou presque a fini dans le fameux tiroir mais je me dis qu'il fallait peut-être juste lancer la machine ; l'important c'est que toutes ces chansons soient au mieux.

 

 

C'est tout pour aujourd'hui, à la semaine prochaine. Pensez à aller faire un tour sur la page FB du blog pour rester au courant de la suite !

 

 


 

1 : Un jour j'achèterai mes disques comme ça. Je me ferai livrer mille albums et j'aurais de quoi faire des chroniques pour un moment.

2 : Il se peut que cet épisode soit légèrement plus cinématographique qu'il ne le fût en réalité. « Petit shooter de rhum » m'a tué.

3 : Grosse baffe la première fois que j'ai entendu À l'ombre !

4 : Hein, espèce de banane ! Le midi ça existe !



10/10/2013
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